la chair & le caillou

lentement ? s'efface.............

04.09.07

irrévolu - maintenant

 
« Or, une chose diffère d’elle-même selon qu’elle agit dans l’ombre, sur le cours de nos pensées, la direction de nos actes, la couleur de nos humeurs, ou que l’atteint cette clarté qui n’est que de nous, la conscience. Dans le premier cas, on restera l’otage de jadis, dominé par des faits anciens mais irrévolus, dépossédé de soi-même, du seul temps réel, qui est le présent, parce qu’il ouvre sur le futur. Dans le deuxième, on pourra s’efforcer de mettre à distance ce qui fut avant, prendre congé des morts, tenter d’être soi, maintenant. »

Pierre Bergounioux, « Ac cadaver » in Olivier Roller, Face[s]  (Argol, 2007, pp. 41-42)


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formule d’un  pourquoi écrire fondamental, par exemple en blog, qui pourrait servir d’exergue à plus d’un, par exemple à ces Petits cailloux et ricochets dont les auteurs disent par moments quel défi c’est, jouer de la loi de pesanteur du temps.
 

Posté par janu à 13:42 - Memorandum / L'usage du mot - Permalien [#]

01.08.07

Bon sens – PageRank – éducation - oeuvre

   

« Le seuil d’incompétence du quidam est évidemment atteint, c’est d’ailleurs pourquoi la société est en demande de bon sens. » (p. 19)


« Sans doute, l’un des enjeux pour tout enseignement et toute pédagogie aujourd’hui est d’apprendre à se servir du Net, d’apprendre à « critiquer », à problématiser et à construire au moins autant qu’à chercher, trouver et couper-coller. » (pp. 30-31)


« C’est l’importance dans l’opinion qui mesure l’importance dans l’opinion. Pour le dire en grec, on élève la doxa au carré, et, pour le dire en marxiste, on ne prête qu’aux riches (le capital crée le capital). L’originalité, l’atypie, le génie, le caractère singulier et intempestif de la vérité n’entrent pas dans le système tant qu’ils ne sont pas banalisés : il n’y a pas d’autre de la doxa. C’est l’ « opinion » qui sert de point de départ et de point d’arrivée, d’unité de mesure et de critère. Elle définit le statut ontologique des objets qui sont sur la toile et du classement qu’en fait Google.    
   La charge est philosophiquement lourde. On est avec PageRank dans le domaine de la rhétorique, des lieux communs (les uncontroversial topics de Wikipédia), pour le meilleur et pour le pire. Pour le meilleur : les idées admises, par le plus grand nombre et par les plus renommés constituent notre monde commun − on trouve la même pondération de la démocratie par l’aristocratie chez Aristote et dans PageRank. Pour le pire : quand le monde commun ne produit plus que des « clichés » et qu’on est insensiblement englués dans ce que Hannah Arendt nomme « la banalité du mal » − non pas tant que le mal soit banal, mais parce qu’il devient impossible de dire et de vivre autre chose que des banalités. » (pp. 104-105)


« je soutiendrais volontiers que le marché, comme la foi, est l’exact contraire de l’éducation. » (pp. 106-107)


« On peut soutenir que le modèle de l’œuvre et de l’auteur se trouve remis en chantier avec la cyberculture et qu’il est une fois pour toutes désuet, comme en art. Même si je ne partage pas cette opinion − croyant à l’intempestif plutôt qu’au caduc −, il est manifeste que, pour que « cyberculture » ait un sens, il ne suffit pas de penser autrement l’auteur, comme « collectif » ou comme anonyme, ni le spectateur comme participant interactif et quasi-auteur ; il faut aussi, et par là même, penser autrement l’œuvre. Or je ne vois pas que la penser comme information suffise : il faut bien plutôt la penser comme performance. Energeia plutôt que ergon, mise en œuvre plutôt qu’œuvre achevée, on retrouve ainsi (et c’est une preuve contre la caducité) ce que Humboldt dit de cette œuvre collective par excellence qu’est une langue. » (p. 122)


Barbara Cassin, Google-moi. La deuxième mission de l’Amérique (Albin Michel, 2007).

 

Posté par janu à 11:25 - Memorandum / L'usage du mot - Permalien [#]

Délicatesse

 

"La littérature française s’est construite sur la délicatesse : délicatesse des sentiments, des relations, délicatesse des situations et délicatesse des délicatesses de la langue. Qui oserait défendre la délicatesse aujourd’hui passerait pour le premier des réactionnaires ou le dernier des ringards. Et pourtant : dans le tissu des relations comme dans le tissu de la langue, qui pourrait nier son importance ? Demandons-nous plutôt ce que la société du spectacle aura saccagé."

Martin Rueff, Comme si quelque (Chambéry, Comp'Act, 2006)


vieux brouillon ressorti, un doute, je ne sais plus où j'ai copié ça cet hiver, puisque je n'ai pas lu le livre...

 

Posté par janu à 11:16 - Memorandum / L'usage du mot - Permalien [#]

28.05.07

Centre (capituler)

 
" Rastignac se conduisit alors comme un millionnaire sur la grande route, en se voyant mis en joue par un brigand : il capitula.
− Mon cher comte, dit-il à Châtelet vers lequel il revint, si vous tenez à votre position, traitez Lucien de Rubempré comme un homme que vous trouverez un jour placé beaucoup plus haut que vous ne l'êtes.
Le masque laissa échapper un imperceptible geste de satisfaction, et se remit sur la trace de Lucien.
− Mon cher, vous avez bien rapidement changé d'opinion sur son compte, répondit le préfet justement étonné.
− Aussi rapidement que ceux qui sont au Centre et qui votent avec la Droite, répondit Rastignac à ce préfet-député dont la voix manquait depuis peu de jours au Ministère.
− Est-ce qu'il y a des opinions, aujourd'hui, il n'y a plus que des intérêts, répliqua des Lupeaulx qui les écoutait. De quoi s'agit-il?"

Honoré de Balzac, Splendeurs et misères des courtisanes (1838-47)

   

Posté par janu à 11:18 - Memorandum / L'usage du mot - Permalien [#]

08.05.07

Ingouvernable

 

« Le problème de la profanation des dispositifs (c’est-à-dire de la restitution à l’usage commun de ce qui a été saisi et séparé en eux) n’en est que plus urgent. Ce problème ne nous sera jamais posé correctement tant que ceux qui s’en empareront ne seront pas capables d’intervenir aussi bien sur les processus de subjectivation que sur les dispositifs pour amener à la lumière cet Ingouvernable qui est tout à la fois le point d’origine et le point de fuite de toute politique. »

 

Giorgio Agamben, Qu’est-ce qu’un dispositif ?

 (traduit de l’italien par Martin Rueff, Payot & Rivages, 2007)

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Question hic et nunc : comment profaner le dispositif « blog » pour mise en jeu d’un processus de subjectivation ?

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« Les sociétés contemporaines se présentent ainsi comme des corps inertes traversés par de gigantesques processus de désubjectivation auxquels ne répond aucune subjectivation réelle. De là, l’éclipse de la politique qui supposait des sujets et des identités réels (le mouvement ouvrier, la bourgeoisie, etc.) et le triomphe de l’économie, c’est-à-dire pure activité de gouvernement qui ne poursuit rien d’autre que sa propre reproduction. Aussi la droite et la gauche qui se succèdent aujourd’hui pour gérer le pouvoir ont-elles bien peu de rapports avec le contexte politique qui les désignent. Ils nomment simplement les deux pôles (un pôle qui vise sans le moindre scrupule la désubjectivation et un pôle qui voudrait la recouvrir du masque hypocrite du bon citoyen de la démocratie) de la même machine de gouvernement.

 De là surtout l’étrange inquiétude du pouvoir au moment où il se trouve face au corps social le plus docile et le plus soumis qui soit jamais apparu dans l’histoire de l’humanité. Ce n’est que par un paradoxe apparent que le citoyen inoffensif des démocraties post-industrielles […], celui qui exécute avec zèle tout ce qu’on lui dit de faire et qui ne s’oppose pas à ce que ses gestes les plus quotidiens, ceux qui concernent sa santé, ses possibilités d’évasion comme ses activités, son alimentation comme ses désirs soient commandés et contrôlés dans les détails les plus infimes, que ce citoyen donc (et peut-être précisément à cause de cela) soit considéré comme un terroriste potentiel. »  (pp. 46-48)


Posté par janu à 14:08 - Memorandum / L'usage du mot - Permalien [#]

04.05.07

Filtrons dans la joie et la bonne humeur

   

" Dimanche soir, les forces de l'ordre se concentreront aussi autour de Matignon, de l'Assemblée nationale, du Sénat, de l'Elysée, mais aussi à Bastille et à République, « lieux de rassemblement politiques », selon Synergie. Elles seront également présentes aux Halles et dans les gares de Lyon et du Nord « pour filtrer » les arrivants de banlieue."

via un certain Vanch' sur Embruns


Posté par janu à 14:54 - Memorandum / L'usage du mot - Permalien [#]

02.05.07

Jungle (loi de la)


" Nul n’est censé ignorer la loi de la jungle.

Dans un souci de rentabilité, on a supprimé l’enseignement à l’école.

Donner à manger à tous les habitants de la planète ruinerait l’économie mondiale.

Votre femme n’a pas de vison, votre enfant a besoin d’une voiture électrique, vous voulez payer vos impôts : est-ce bien raisonnable ?

Arriérés, les Français ne comprennent pas qu’ils doivent travailler plus et pour un salaire moindre.

Pour vaincre le chômage, il faut allonger la journée de travail. Les actifs se tueront à la tâche, ce qui libèrera des emplois.

Nous ne reprochons pas aux racistes d’être racistes, mais de l’être grossièrement.

Une foule de gens s’acharnent à vivre alors qu’ils n’en ont plus les moyens ".


Hubert Lucot, Grands mots d'ordre et petites phrases pour gagner la présidentielle (P.O.L., 2007), repris ici et . A suivre par ici...
 


 

Posté par janu à 18:43 - Memorandum / L'usage du mot - Permalien [#]

16.04.07

Génétique

 

Morale d’ivrognes au café du commerce

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« Et, comme d’habitude, le ton a monté − le ton montait toujours dans les bars de Belfast. La vieille recette usée : la démocratie constitutionnelle, la liberté par la violence et les éternels droits de l’homme. Autrefois, nous discutions de femmes nues, mais au bout de quelques années chacun de nous a cessé de croire aux mensonges des autres. Chuckie s’est lancé à corps perdu dans un débat éthéré sur la morale, ce que j’ai trouvé assez cocasse pour quelqu’un d’aussi stupide que Chuckie. Je veux dire que, pour lui, l’histoire et la politique étaient des livres posés sur les étagères, et Chuckie ne lisait jamais.

 […]

 Aucun doute là-dessus, c’était encore une de nos soirées sans queue ni tête. Six heures à déblatérer sur des sujets qui nous dépassaient, au prix cumulé de vingt billets par tête. Donal et Slat rivalisaient de connerie sur la moralité et la génétique, tandis que Chuckie mettait son grain de sel habituel de gros débile. Discuter semblait aisé, comme si nos paroles tombaient à mesure d’un camion. Mais en fait il était très difficile de parler. Très très dur. »

 

Robert McLiam Wilson, Eureka Street (1996, traduit de l’anglais par Brice Matthieussent)

 

Posté par janu à 10:31 - Memorandum / L'usage du mot - Permalien [#]

16.03.07

Sacco ; franco

 
« Bon, on en était où ? coupe le Roi brusquement, je vais me mettre sur ce divan avec un bon plaid, ça ira bien comme ça, donnez-moi du vin chaud, apportez-moi un bout de confit sans haricots, avec des röstis, juste un petit bout, tiède, on en était où ? avec tout ça, je ne sais plus.


On parlait d’ours, dit la Duchesse.


Il y en a qui étaient pour et d’autres contre, dit une petite femme avec un bicorne sur la tête surmontée d’une grosse boule de neige.


Comment ça Contre les ours ? dit le Roi.


Les ours, ils te bouffent tout sur leur passage, dit le Duc, d’un ton sec, faut qu’on se claquemure, tous les gens qui ont des têtes de mouton vont y passer, et il y a énormément de gens qui ont des têtes de mouton.


Les ours, il paraît que c’est tous les sept ans.


N’importe comment, gueule un type chauve et rouge, un abcès bizarre à une joue, surgissant d’un énorme paravent noir, les agressions ont augmenté de 23% en un an, c’est une moyenne, d’accord, mais la moyenne ça peut arriver à tout le monde, un de ces jours on va avoir des gars qui vont débarquer, et vas-y les pieds dans la cheminée pour avoir le code, au village en bas, il paraît qu’il y a des gitans, heureusement qu’on a le village de vacances des paras à deux bornes, ça calme, d’ailleurs, j’y pense, il ne faut pas avoir de coffre, Majesté, coffre égale torture possible, un chalet, ce n’est pas aussi sécurisable qu’un bunker, ou alors on s’installe vraiment dans un bunker, on pose des cabines en béton inviolables à l’intérieur de chaque pièce, chacun la sienne avec sa réserve de vivres, ça existe, il y a des migrants partout et particulièrement à nos portes, le rasoir entre les dents, la perceuse dans l’autre main, moi je dis Danger, et j’aurai prévenu, voilà, il y a un moment où l’on a juste envie d’ouvrir son parapluie, si on a des emmerdes après, ne venez pas dire Ah je ne savais pas, il y a des millions de gens qui vont déferler sur nous, vous ne vous rendez pas compte que les choses ont changé radicalement, avouez que c’est de votre faute, ça fait mille ans que vous vous sentez coupable, et que vous baissez la garde, stop, on fait le virage à droite, maintenant, hein le Duc ? il se met à hurler, Ah, Monsieur le pacifiste ne répond pas, Monsieur est d’extrême gauche, Monsieur est copain avec Sacco et Vanzetti ? et ton pognon planqué, c’est pour les bonnes œuvres?


Ta gueule. »

 

......................................................./ Olivier Cadiot, Un nid pour quoi faire (P.O.L., 2007) /

 

« … c’est un raisonnement limite, d’accord, il le sait très bien, il n’est pas fou, mais provoquer, d’après lui, c’est bon, les gens s’énervent, on fait un démenti, ou même on laisse couler, après ça reste dans un coin des têtes, ça imprime discrètement, ça crée une langue neuve, mot à mot, et le jour où vous parlez franco, tout le monde suit, vous me direz, c’est tentant. »

     

Posté par janu à 18:45 - Memorandum / L'usage du mot - Permalien [#]

07.03.07

Révélation - Enthüllung

 

Enth_llung_der_Vernichtungslager

 

 

« Dimanche 27 mai 1945  […]

 

Depuis hier le courant est revenu. Fini le temps des bougies, des coups frappés à la porte, fini le silence. À la radio on reçoit des émissions de la Berliner Sender. Qui apporte essentiellement des nouvelles, des révélations, odeur de sang, cadavres, horreur. Dans de grands camps à l’est on aurait brûlé des millions de gens, principalement des Juifs. Avec leur cendre, ils auraient fabriqué de l’engrais chimique. Et la meilleure, c’est que tout aurait été scrupuleusement consigné dans d’épais registres, une comptabilité de la mort. C’est que nous sommes un peuple ordonné. Tard dans la soirée est venu Beethoven, et avec lui les larmes. J’ai éteint. Insupportable, désormais. »

 

Anonyme, Une femme à Berlin (Gallimard, 2006 − ici traduction maison, mais si un lecteur a celle de Françoise Wuilmart et qu’elle passe mieux…)

 

 

 

Une citation inévitable, presque trop belle dans un journal gratté dans les ruines sur un petit cahier. Sans ça un cliché, et que dans ces conditions je lis comme un miracle, dans l’incrédulité.

Une femme à l’arrière n’a rien su. Qui le notant par devers elle se tient là pour nous en témoigner. L’émouvant, c’est qu’à l’évidence cet individu grattant sur son cahier s’adresse à nous, « la postérité », la conscience universelle, et chacun devant soi. C’est qu’avec elle on vient de l’apprendre.


   

 

 

Posté par janu à 13:12 - Memorandum / L'usage du mot - Permalien [#]



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